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CLAUDE LANZMANN EN ISRAËL POUR LA VERSION EN HEBREU DE SON OUVRAGE « LE LIEVRE DE PATAGONIE ». L’ouvrage a été salué unanimement par la critique et a obtenu un succès


Mardi 10 Mai 2011




Titre original : CLAUDE LANZMANN EN ISRAËL POUR LA VERSION EN HEBREU DE SON OUVRAGE « LE LIEVRE DE PATAGONIE ». L’ouvrage a été salué unanimement par la critique et a obtenu un succès
Source : israel valley

L’écrivain, journaliste et cinéaste français Claude Lanzmann était dimanche 1er mai au Tel Aviv Museum of Art et lundi 2 mai à la librairie Steimatsky du Dizengoff Center de Tel Aviv à l’occasion de la sortie de la version en hébreu de son livre « Le lièvre de Patagonie » paru en 2009 aux éditions Gallimard.

Ecrit dans une langue somptueuse et animé par un souffle puissant qui épouse les heurs et malheurs du siècle dernier vécus par son auteur, l’ouvrage a été salué unanimement par la critique et a obtenu un succès considérable.
Beaucoup de choses ont été dites, très justes et intéressantes, au moment de la parution et sur lesquelles on ne reviendra pas. En revanche, le propos de l’auteur qui a continué de vivre dans l’esprit de son lecteur français au cours de ces deux dernières années appelle légitimement des réflexions d’ordre plus général qui pourront peut-être éclairer le lecteur israélien.

La première d’entre elles concerne la chance extrême qu’a eue Claude Lanzmann de connaître et de côtoyer à des titres divers quelques-uns des plus grands génies que la France de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre ait comptés : Eluard (et Nush !), Aragon, Cocteau, Ponge, Claude Roy, Cau, Alquié, Deleuze, Canguilhem, Bachelard, pour ne citer qu’eux, sans oublier bien sûr Sartre et Simone de Beauvoir, alias le Castor, qui partagea avec lui une relation sentimentale passionnée. A ce propos, le long compagnonnage qu’il entretint avec ces derniers au sein de l’aventure de la revue des Temps Modernes montre le dévouement et le désintéressement avec lequel un intellectuel juif français met son génie propre au service de la francité d’une cause sans jamais revendiquer quoi que ce soit pour sa judéité.

La seconde réflexion a trait à la relation parfois très surprenante de certains de ces intellectuels avec la morale. Etre un grand maître dans l’ordre du Verbe n’implique pas automatiquement la maîtrise de tous ses actes et une tête surdimensionnée dans un domaine de l’esprit n’évacue pour autant ni les séductions du cœur ni les appels du bas-ventre. On n’ en reste malgré tout pas moins homme, ces gens ne sont pas des justes au sens de la Tradition juive et on se prêterait à sourire si la famille Lanzmann n’avait été cruellement touchée en la personne de la sœur de Claude, l’actrice Evelyne Rey, poussée lâchement au suicide par la légèreté méprisante et l’inconstance masculines de ses très excellentissimes amants.

La troisième réflexion s’attachera, sinon au concept, du moins à la conception de la liberté que l’auteur fait partager à ses lecteurs. Le thème est présent tout au long du livre, depuis le titre jusqu’à la dernière page, tant le lièvre de Patagonie est devenu sous la plume du mémorialiste un symbole de la présence heureuse au monde, de l’amour de la vie et de la liberté. Certes, l’image du lièvre s’échappant de Birkenau en se glissant sous les barbelés infranchissables et mortifères pour l’homme est saisissante. On lui associera le « j’écris ton nom Liberté » d’Eluard et le « Liberté, liberté chérie » du chant patriotique pour montrer que cette idée de la liberté tire sa légitimité et sa grandeur de sa diamétrale opposée, c’est-à-dire de la privation de liberté incarnée ici par les dictatures de Vichy, du Troisième Reich et de Corée du Nord.
Il en va tout autrement de la liberté des temps de paix telle qu’elle est vécue aujourd’hui ici ou là en Europe, liberté qui permet de justifier tout et le contraire de tout, de bousculer par une déconstruction pernicieuse les fondamentaux humains, sociétaux et moraux et de porter en majesté un individualisme borné alimenté par un capitalisme dévoyé. Ce n’est pas de cette liberté-là qui confine à la licence dont parle Lanzmann et il serait très dommageable de penser que sous couvert de la même appellation, elles ont la même destination.

Quelques pages du Lièvre de Patagonie permettent encore de réfléchir sur la notion d’identité nationale qui comporte dans ses prémices, comme le dit à peu près son auteur, une bonne dose de contingence. Après tout, et quand on est juif, on est français, bulgare, allemand ou lituanien un peu par hasard. Seules l’absence du traumatisme de déracinement et la longue immersion dans la langue et la culture ambiante créent par la suite « la souche », l’ancrage dans le pays d’accueil.
Quand Ben Gourion, pointant sur sa poitrine un doigt vigoureux, lui demande quand il va faire son alyah, Lanzmann lui bredouille la réponse convenue de celui qui n’est pas disposé à monter en Israël pour s’y installer, d’une part parce qu’il appartient à une famille établie en France depuis plusieurs générations et qu’il n’a jamais connu l’exil et d’autre part parce qu’il est déjà, à l’époque, beaucoup trop engagé dans la réalité française – y compris sentimentale ! – pour envisager ailleurs une autre destinée. Il n’est pas rare en effet de constater qu’un investissement personnel important, public, professionnel ou artistique s’opère à des degrés divers au détriment de la culture et des pratiques ancestrales. Mais il est curieux de noter qu’Israël a ébranlé le jeune Français dans ses certitudes et qu’il s’en est fallu de peu que le pays ne compte un nouvel immigrant.

La dernière réflexion suscitée par le livre lui donne un prix infini et conserve une actualité sans cesse renouvelée. Claude Lanzmann a été avec Sartre et Beauvoir un partisan résolu de la cause algérienne. Il a signé et fait signer le Manifeste des 121 prenant des risques pour la suite de sa carrière, il s’est rendu sur place pour rencontrer les combattants, il a offert pendant plusieurs jours l’hospitalité à plusieurs d’entre eux, qui ne s’en sont du reste jamais souvenus, il s’est occupé de Franz Fanon, organisant une rencontre entre ce dernier et Jean-Paul Sartre. Mais quelle ne fut pas sa déception lorsqu’il entendit à la fin de la guerre de la bouche de Ben Bella que la nouvelle Algérie allait envoyer cent mille hommes pour libérer la Palestine… et Lanzmann de commenter : « Pour moi c’était fini : je croyais qu’on pouvait vouloir en même temps l’indépendance de l’Algérie et l’existence de l’Etat d’Israël. Je m’étais trompé. » C’est ainsi que, sans indignation particulière ( !), l’auteur tourna la page de l’Afrique du Nord et se tourna résolument avec amour, respect et admiration vers Israël et sa lucidité et son courage, à défaut de nous venger, rendent un tant soit peu justice aux matraqués médiatiques désespérés et meurtris que nous sommes depuis de trop longues années déjà.

Tel est Le lièvre de Patagonie que les Israéliens s’apprêtent à découvrir ces jours-ci dans leur langue. Ils apprécieront sans nul doute l’épopée personnelle, un discours de vérité souvent teinté d’humour, une belle générosité, cet amour de vivre à en mourir et, par delà les duretés, ce charme délicat de l’intelligence française qui représente pour eux tout un art de vivre.







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