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« Le CRIF des Lumières »


Jeudi 4 Février 2010

Le 25ème dîner du CRIF fut le premier de Eve Gani, la nouvelle chargée de développement du CRIF. A 28 ans, un regard neuf sur un événement qui a presque son âge, et une institution née en 1944.




« Le CRIF des Lumières »
Pour mon premier dîner du CRIF, je m’attendais à une atmosphère légère et baroque, celles des grandes circonstances officielles. Je pensais à quelques moralistes fameux du XVIIème siècle, peintres des vanités, dans ce que ce type de dîner offre toujours de plus emphatique en ses courbures.
Il y aurait l’effet dramatique de l’arrivée du Président de la République, la tension créé par celles des invités prestigieux et la grandeur un peu pompeuse d’une salle fourmillante de ministres, d’ambassadeurs, d’intellectuels et d’artistes. Bien entendu, il y aurait la cohorte des journalistes, dont l’art oscille entre deux extrêmes, comme ailleurs, rendre compte de ce qu’il passe dans l’action discrète, ou être à l’affût des actions plus directes.

Quelle surprise alors de découvrir que ce fut des mots, un discours brillant, celui du président Richard Prasquier, qui constitua pour moi le grand moment de la soirée. Nous avions été à l’école Républicaine, lui comme moi avec quelques dizaines années d’écart, mais je constatais que c’était le même enseignement qui nous avait été professé, celui des Lumières. L’enseignement des Lumières est construit comme un dialogue des hommes avec leur religion, des hommes avec leur assemblée, des hommes avec la pluralité des mondes. Il est un combat contre l’infâme, mais aussi une fenêtre sur les autres cultures, européennes, mais aussi « orientales. » Son point de départ n’est pas le « judéo-christianisme », mais une redécouverte du monde qui nous entoure, il est l’inverse des violentes platitudes : une proclamation des valeurs que l’on partage.

Après des années difficiles, où la montée de l’antisémitisme avait apeuré les juifs de France, après la mort atroce d’Ilan Halimi, quelques intellectuels s’étaient rigidifiés pour décrier des « ennemis » essentialisés, et ne donner aucune chance au changement politique et à l’instauration du dialogue.
Dans le discours républicain de Richard Prasquier, un constat était fait au contraire, celui d’une république forte et prête à lutter contre l’antisémitisme, une république unie sur le triptyque "Liberté, Egalité, Fraternité", une république où les "Les religions sont ce que les hommes en font. Torquemada n'est pas Jean Paul II et Ben Laden n'est pas l'émir Abd el Kader". Avec la présence de l’Imam Chalgouhmi dans la salle, le CRIF donnait une actualité sans précédant à cette phrase si voltairienne : "la liberté, c'est également la liberté religieuse". « On peut critiquer toutes les religions, a dit encore Richard Prasquier, à condition de respecter les hommes qui y sont engagés"

Ce qui m’a touché par-dessus tout, c’est la capacité du président d’une institution ancienne de la regarder avec dynamisme : "Pour entrer au CRIF, peu importe d'où l'on vient [...] peu importent ses convictions philosophiques ou politiques. Le seul fait d'appartenir à la Communauté juive de France, de vouloir lui être utile et de respecter la République suffit à donner droit de cité. Je souhaite d'ailleurs que dans les années à venir, l'assise du CRIF s'élargisse encore". Cette parole réformiste est une parole responsable, qualité qui fait l’étoffe d’un gardien d’institution. Etre gardien des principes simples qui la constitue : "Le CRIF n'est ni ashkénaze, ni sépaharde, ni de droite, ni de gauche, ni réactionnaire, ni révolutionnaire, ni jacobin, ni girodin. Il est juif et fier de l'être, républicain et fier de l'être, français et fier de l'être. Je souhaite que le débat y foisonne, que les idées s'y confrontent", a dit Richard Prasquier. "en réalité, je vais vous faire une confidence; il en va du CRIF comme de la démocratie; c'est le pire des systèmes, mais c'est le meilleur qu'on ait inventé"

Et puisque Richard Prasquier a livré une « confidence », je vais pour ma part, vous faire une « confession », comme l’émotion d’un Rousseau au chevet de la raison. Mais on sait, avec Diderot, que la raison n’est parfois pas du côté que l’on croit…

Il y a deux dimensions dans mon parcours de juive française. La première dimension est la plus institutionnelle. Eclaireuse israélite de France pendant plus de 10 ans, j’ai contribué au façonnement de l’éducation juive au sein de l’Alliance Israélite Universelle, qui diffuse la connaissance du judaïsme comme civilisation. Les EEIF, comme l’AIU, sont de ces institutions membres du CRIF. Autrement dit, si je travaille au CRIF, c’est parce que la communauté juive organisée, je m’y suis construite « en plein » et « au centre », et je n’aurais pu me développer sans elle, et surtout sans eux, sans ces hommes et ces femmes qui m’ont éduqués. Par ailleurs, j’ai traversé ce chemin français de la reconnaissance: celui de la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, en 1995, et celui du combat à mener contre la résurgence d’un nouvel antisémitisme, dès 2002. Ainsi, ce dialogue entre l’institution qui représente la communauté juive organisée, le CRIF, et les instances de notre pays, la France, s’est trouvé pour moi deux fois illustré, ce qui justifiait à la fois la gravité de ce dialogue, et l’indiscutable raison d’être du CRIF.

Mais, il y a l’autre part de moi-même, celle à peine institutionnalisable et pourtant si nécessaire, qui entend la nécessité d’ouvrir le CRIF à d’autres perspectives. Eduquée au sein d’un lycée du Peuple, j’ai côtoyé la diversité sociale et religieuse, j’ai partagé mes classes avec des jeunes femmes et des jeunes hommes qui avaient leurs difficultés, leurs questions, leurs tensions identitaires. Et moi-même, pourtant éduquée dans une famille juive francophone avant d’être française, bordée par des aspirations à l’excellence, et notamment dans le domaine scientifique, j’ai connu mes propres tensions identitaires. Mes amis entreprenaient des voyages pour discuter avec leur famille écartelée entre plusieurs pays, vers l’Algérie, vers le Cambodge, vers Israël. J’ai entrepris moi-même un voyage personnel, sur les traces de ma famille de diaspora, vers, notamment la plus ancienne communauté juive de Grèce, qui disparut pour une très grande part dans les camps et a connu une forme de reconstruction aux Etats-Unis.

Ma « quête identitaire » m’a fait prendre conscience de cette dimension toute nouvelle, qui excède de loin mon aventure : à l’échelle globale, les migrations se sont multipliées et les identités duelles, voire transnationales, également, avec de très grandes violences en leur sein. Notre pays, la France, n’échappe pas, et n’échappera pas aux migrations et au transport de « violences dans les consciences », qui trouvent un terrain d’entente sur internet. Une complexité nouvelle en résulte, et la République, dans son accueil, mais aussi dans ses lois claires, doit y être prête. La multiplication des identités transnationales comporte un risque réel, celui d’un besoin très qualifiable : l’encrage dans une idéologie transnationale de défense pure, une identité très locale mythifiée (même plus « nationale »), une religion mythifiée. Ce risque de « repli », avec le temps, il ne disparaîtra peut-être pas. Mais je suis heureuse que, avec Richard Prasquier, le CRIF ne soit pas tombé dans ce travers-là.

J’ai 28 ans, dans une institution ancienne qui vit avec la modernité. Ceux qui pensent que la modernité est une passade facile doivent relire leur cours d’histoire. Vivre avec la modernité, c’est vouloir développer ses richesses, et mesurer ses risques, et si mon rôle de « chargée de développement » au sein du CRIF me plait, c’est parce que ce n’est pas le lieu de la peur, mais du dialogue, et oui, le dialogue ? le dialogue inter-générationnel ? le dialogue intra-communautaire ? le dialogue entre les hommes de paroles ? c’est le risque même.


Eve Gani







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